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Interview de Rachid N’Diaye

Date de publication:2009-10-11 22:57:04

2009-10-12 00:51:46

Journaliste international d’origine guinéenne, Rachid N’Diaye n’est plus à présenter aux internautes. Ancien directeur de la rédaction du mensuel « Africa International », Rachid N’Diaye est aujourd’hui patron du magazine « Matalana ». Grand chroniqueur des médias français pour des questions africaines, Rachid N’Diaye est régulièrement l’invité des chaînes de télévision: Itélé, TV5 ou des radios : comme RFI ou  Africa No: 1. Jamais apparu sur un site internet, le plus célèbre des journalistes guinéens a bien voulu répondre aux questions de Kibarou.com. Tragédie du stade 28 septembre oblige ! 

« Moussa Dadis Camara s’est enterré politiquement »
 
Kibarou.com : Vous avez suivi les évènements du 28 septembre dernier. Vous êtes un observateur de la vie politique africaine, réputé dur dans vos propos surtout avec les pouvoirs dictatoriaux. Quelle analyse faîtes-vous des évènements du stade 28 septembre à Conakry ?
 
Comme l’ensemble de la communauté guinéenne, je suis meurtri par ces crimes horribles et gratuits qui ont endeuillé de nombreuses familles guinéennes auxquelles nous présentons les condoléances et honorons la mémoire des disparus. En fait très tôt, j’ai observé de profondes réserves vis-à-vis de ce capitaine qui deux mois à peine installé au pouvoir, se singularisait par une violence verbale contre tout le monde. Insultait certains hommes politiques, encensait d’autres et le lendemain, les invectives allaient dans l’autre sens, disait une chose et son contraire. Ayant été critique envers le régime Lansana Conté, il fallait gérer un temps d’observation, pour ne pas être le « gâcheur » de la fête qui enchaîne les oppositions, d’un régime à l’autre. Aujourd’hui, la Guinée reste toujours prisonnière de cette pyramide inversée des valeurs, ceux qui méritent d’être en haut sont en bas, et vice versa. Franchement, je vois des hommes à certains postes de responsabilités, il n’ y a qu’en Guinée qu’ils arrivent à occuper ces positions, alors que le pays intérieur et extérieur regorge de talents, de « gens éduqués », au sens anglo-saxon du terme. Une des analyses, est en fait un constat : le peu de respect porté à la vie humaine dans le jeu politique guinéen. En Guinée, il existe encore des gouvernants qui pensent que le pouvoir peut en toute impunité, torturer, blesser, tuer des citoyens manifestant pacifiquement. Et passer à autre chose, avec une opinion qui selon eux, ne retiendra que les premiers moments de la tragédie. Aujourd’hui, cette page d’impunité est refermée, les Guinéens ne veulent plus mourir cadeau, comme disent les Ivoiriens. La première analyse : Dadis s’est enterré politiquement. Il aura énormément de mal à sortir de cette épreuve. Moi je suis de ceux qui pensent qu’il est le donneur d’ordre, il a cru pouvoir définitivement faire taire l’opposition et les forces vives, par un massacre à grande échelle qui empêchera celle-ci  de le contester une seconde fois dans la rue pour rejeter sa candidature. La preuve, voilà un homme qui la veille de la marche, menaçait encore au téléphone, des hommes politiques de représailles, s’ils s’aventuraient à marcher…Il faut également que la responsabilité du général Sékouba Konaté, (ministre de la défense), soit clarifiée, quand on est chef d’une armée, il faut assumer ses responsabilités, c’est cela un vrai chef…
 
Kibarou.com : Les ONG internationales  parlent de 157 morts dans les médias internationaux, et des milliers de victimes (blessés, violés…). A Conakry, de nombreux observateurs font état de plusieurs centaines de morts, abattus par des militaires sur ordre. Comment selon vous  est-on arrivé là ?
 
On en est arrivé là tout simplement, parce que le capitaine Moussa Dadis Camara a des ambitions dont il n’a pas le talent. Il voulait être président élu, à mon sens, il n’a aucune qualité importante pour l’être, surtout après avoir professé dans de nombreux discours qu’il souhaitait tantôt faire comme le malien Amadou Toumani Touré (ATT), ou le ghanéen Jerry Rawlings. En réalité, le fait de se retrouver chef de l’Etat à été pour lui, une sorte «  d’explosion interne », il n’aurait jamais imaginé un tel destin, lui le chef de carburant du camp Alpha Yaya qui jusque là prospérait dans les petits arrangements au service de l’armée. Sans jamais tirer un coup de fusil sur un champ de bataille. Un homme qui monnayait les bons d’essence pour se forger une clientèle chez les petits soldats auxquels il distribuait l’argent, fomentait des mutineries et se précipitait ensuite chez le président Lansana Conté pour soi disant éteindre le feu. N’oubliez jamais que cet homme a presque été l’aide de camp de Ousmane Conté ( le fils du défunt président), aujourd’hui en prison, et si un malheur arrivait à celui-ci, les lourds secrets dont il est détenteur en serait la cause. Je serai aussi tenté de dire que le capitaine en est arrivé là pour trois séries de facteurs : il y a d’abord une bande armée dont il est le chef, qui pense confisquer le pouvoir et ses privilèges, quitte à créer une armée dans l’armée, avec des mercenaires venus de toute la criminalité transfrontalière du Liberia et de la Sierra Leone. Ensuite, quelques conseillers, intrigants et margoulins, des gens limités et expéditif, qui lui font croire (moyennant argent) qu’ils connaissent un tel à Paris, Washington, Abidjan, etc. ils ont trouvé la faille pour lui vendre des plans de maintien pour préparer leur propre avenir. Ce sont eux qui lui soufflent des mots pendant ses interviews, font venir quelques médias de seconde main, alors qu’en  terme de com le produit Dadis n’est vendable qu’à perte. Vous imaginez qu’un joueur handicapé remette de l’argent à un agent qui jure de le faire jouer dans le Real de Madrid ? Si vous ajoutez à cela quelques hommes d’affaires internationaux qui viennent lui dire qu’il peut se maintenir, malgré les assassinats, le compte est fait.… Bien sûr, tout cela sur le dos du contribuable guinéen… Et enfin, le plus grave, un groupe de cadres originaires de la Guinée forestière, censés être le vrai clan Dadis, qui se retrouvent chez un ministre proche de Dadis, avec cet argument ethnique spécieux : c’est notre tour. J’étais à Dakar, il y a quelques jours, tout le personnel de l’ambassade de Guinée a été rappelé, à l’exception d’un cadre originaire de Lola…
 
Kibarou.com : Selon vous, que risquent les coupables en de pareils cas ?
Kibarou.com : Dadis s’apprêterait, selon nos informations, à porter plainte contre les leaders politiques qui ont participé à la marche du 28 septembre 2009. Il les accuserait de pousser les manifestants à la boucherie. Comment voyez-vous cette démarche qu’on qualifie dans les forces vives comme une sorte de marche en avant.
 
Dadis et ses hommes risquent d’être poursuivis pour assassinat et meurtres de populations civiles. Le reste relève de la diversion. Les sorties médiatiques contre les opposants, c’est de la comédie sanglante, dans cette affaire, les morts sont d’un seul côté. En fait, par la violence, Dadis masque la faiblesse de sa personnalité et le manque de densité intellectuelle de son discours, malgré toute l'autosatisfaction sur ses « études académiques » facilement vérifiables. Le faible masque toujours ces lacunes par la violence, le verbe haut. Cette affirmation permanente du fait de ne pas avoir peur, est en fait, l’aveu d’un homme aux abois et qui cherche à intérioriser ses inquiétudes. Vous avez bien vu qu’en huit mois, il n’est presque pas sorti de Conakry. Pour aller à Labé, il a presque amené toute l’armée guinéenne avec lui, et contraindre la population à venir écouter son discours. Mais en même temps, un homme pareil peut commettre des actes irréparables..
 
Kibarou.com : L’armée guinéenne vous semble-t-elle unie et solidaire du patron de la Junte ?
Quelle réalité recouvre aujourd’hui la notion d’armée guinéenne ?. Je pense que l’institution est arrivée à un tel niveau de dépérissement, qu’il est difficile de parler de sa cohérence. Mais à la vérité, la déprofessionnalisation de cette armée remonte à la première république. Lorsque le président Sékou Touré avait décidé d’équilibrer les pouvoirs de l’armée avec celui de la milice, et installer dans les casernes, les Comités d’unité militaires (CUM) responsables du parti dans l’armée, qui ont contribué à sa politisation. Et à la purge de nombreux officiers disparus dans les complots, parce qu’ils ne souhaitaient pas la main mise du parti sur les soldats. Les premiers officiers qui ne doivent leurs galons qu’au parti, viennent de là. Quand le colonel Lansana Conté arrive au pouvoir en 1984, la mission est presque accomplie, puisque l’élite militaire est écrémée, même si la milice fut dissoute, les formations militaires à l’étranger deviennent rares. Mais le régime militaire de 1984 commettra l’erreur de confier à l’armée, les pouvoirs de police, c'est-à-dire un rôle de maintien de la paix dévolu dans un régime démocratique à la police et la gendarmerie. Et les militaires ne sont jamais retournés dans les camps, contrôlent les pièces d’identité, les moins contrôlables rackettant la population, tandis que le bataillon autonome de la sécurité présidentielle, avait l’autorité pour convoquer un citoyen devant son bataillon, et l’incarcérer au besoin. La maladie de Lansana Conté a permis aux hommes de Dadis de détruire le reste de l’institution, tout en affirmant que les droits de l’armée ont été bafoués pendant 50 ans. Mais qui se soucie des droits bafoués du peuple de Guinée ? Pendant ces 25 dernières années, l’armée a exercé le pouvoir, avec un budget largement supérieur à celui des autres départements.  Dans quelle armée du monde avez-vous des généraux de 40 ans ? En fait, il n’ y a pas de junte, sinon elle aurait démis Dadis et donné une nouvelle chance à la transition, seule l’histoire démontrera si Sékouba Konaté surnommé El Tigre par Dadis, est un tigre en fer ou en papier. Il y a des clans qui se neutralisent, mais une chose est sûre, il y a des officiers bien formés à l’étranger (que Dadis ne veut pas voir en peinture) qui reconnaissent en privé que le choix de Dadis Camara pour la tête de l’Etat, a été une erreur de casting. Mais comme vous savez, en politique, si les vertus ne sont pas toujours récompensées, les fautes se payent tout de suite…
 
Kibarou.com : La mobilisation des guinéens est tous azimuts. De Bruxelles à New York, en passant par Paris, Londres, Washington, Dakar, Toulouse, Bordeaux, Luanda… Tous Ok pour le départ de Dadis. On ne parle plus de sa non candidature mais purement et simplement de son départ. On parle même du TPI pour les coupables. Quand dites-vous ?
 
Les Guinéens n’ont jamais été aussi mobilisés pour empêcher l’installation d’une nouvelle dictature militaire. C’est le principe de la chaîne de commandement. Dadis Camara ne peut plus être un candidat crédible à un scrutin, après ce massacre délibéré, il ne sera reconnu par personne, il ne sera reçu nulle part. Bien sûr, il peut faire des va et vient entre Gbessia et Kaloum, mais le jour où son avion décolle de Conakry, je ne suis plus sûr de son retour. Si sa culpabilité est établie de manière formelle, il va payer, même si des accords politiques interviennent, puisque à l’instar de Taylor, il est question de lui trouver une terre d’exil. Le monde a changé, Charles Taylor a été transféré en prison pour des crimes commis en Sierra Leone, les hommes de Dadis ont tué à ciel ouvert, photos et vidéos existent. Ainsi que l’interception des ordres de commandement  donnés sur les talkies walkies !
 
Kibarou.com : Vous avez eu, sur le plateau de RFI,  l’occasion  d’interroger le capitaine Dadis Camara sur les raisons de la tragédie du stade. Vous a-t-il donné l’impression de quelqu’un qui regrette ce qui s’est passé ?
 
A mon grand étonnement, j’ai eu un double sentiment : ou cet homme est irresponsable et sans cœur, ou il ne sait pas dans quel monde nous sommes aujourd’hui. Se déclarer « désolé », pour des scènes de tueries où des soldats ont exécuté des femmes, violé d’autres en introduisant les canons de leurs fusils dans leur fondement. Les images ont été apportées à l’organisation des femmes leaders de Chicago, proches de Michelle Obama ; vous voyez, les plaintes ne manqueront pas. Dans notre interview, je voulais le laisser parler, afin qu’il offre lui même la grille de lecture de sa pensée, et c’est un condensé de contradictions, approximations, parfois de mégalomanie, lorsqu’il se proclame déjà le Père de la nation. Et tant de contre vérités : « je n’étais pas là, les manifestants ont pillé des commissariats pour prendre des armes de guerre ». Vous avez déjà vu une arme de guerre dans un commissariat ? Et sans oublier d’autres contre vérités sur sa popularité à la sortie des hôpitaux, comme un assassin viendrait à l’enterrement de ses victimes…Nous avons reçu des appels de toute l’Afrique, avec souvent, la même question : « d’où il sort ce type ? ». Maintenant, il va enfourcher un autre cheval usé, celui du complot monté depuis l’étranger, mais après 50 ans, la mayonnaise ne prendra plus… 
 
Kibarou.com : Comment envisagez-vous la suite des événements dans notre pays ?
 
Je pense que le camp du changement va préserver son unité et gagner. Vous savez, une des leçons de cette tragédie, c’est qu’aujourd’hui, des leaders politiques comme Alpha Condé qui a fait l’objet de violences dans le passé, purgé deux ans et demi de prison pour un complot monté de toutes pièces, et amnistié. Sydia Touré, ancien Premier lui aussi victime de faux complot et violence jusqu’à son domicile, comme l’autre chef du gouvernement, Cellou Dalein Diallo que Dadis veut éliminer par ses audits,  Jean Marie Doré, François Lonsény Fall, le jeune Mouctar Diallo, se sont donnés la main bien avant, pour dire : mettons les querelles de côté, il faut penser à la Guinée, et mettre Dadis de côté. C’est cela le nouvel atout du pays, avec l’ensemble des forces vives. Je crois que les pressions internationales vont obtenir la neutralisation de Dadis, malgré les mamayas fortement rémunérés, des centaines de milliers d’euros que des conseillers lui demandent de déverser sur quelques médias ou lobbyistes dont un aux Etats Unis, parce que le monde a changé. Dès que le chef d’une junte dépose 1000 euros dans un compte en banque à Rabat ou à Montréal, les banques internationales ont l’info. Communiquer, c’est éclairer ce qui est authentique et positif… 
 
Kibarou.com : Pensez-vous que les élections auront lieu en 2010 ?
 
Je le pense et je le souhaite. La première élection libre ouverte à tous les candidats, le pays ne peut plus s’offrir de nouvelles querelles législatives pour savoir qui va tenter d’éliminer qui, et perdre du temps, s’éterniser sur de nouvelles questions préjudicielles. Déjà, le CNDD et ses hommes ont perdu volontairement le temps aux Guinéens, en déclarant d’un côté qu’ils veulent des élections, et de l’autre côté, créer des blocages pour mieux imputer la faute aux opposants…
 
Les leaders politiques de l’opposition ont-ils été à la hauteur ?
 
Je pense que dans cette crise, ils ont été à la hauteur, par la dignité, en montrant leur unité et leur détermination à ne plus subir un pouvoir militaire. Alors qu’ils sont pourchassés, réprimés, tous les moyens de l’Etat mobilisés contre eux, et dieu sait que la Guinée n’est pas le pays africain où il est le plus facile d’être opposant. Face à une soldatesque qui n’a aucune notion de ce qui est le respect, la considération, eu égard aux hommes qui ont servi l’Etat ou la nation. Dans la répression version Dadis, un ancien Premier ministre est traité de la même manière qu’un passant ou un vendeur à la sauvette. Malgré les manœuvres de division pour freiner leur élan unitaire, avec la proposition d’un gouvernement d’union nationale mort-né, la contestation a tenu le coup. 
 
Kibarou.com : Quels conseils avez-vous envie de donner aux médias nationaux publics et privés
Conseils ? Non. Je n’ai pas suffisamment d’ego pour me croire vacciné contre les erreurs humaines. J’aime plus tôt parler de partage d’expérience et de vigilance avec les confrères, face à certains impératifs de la vie démocratique. Aujourd’hui, comme de nombreux sites dont le vôtre, le font admirablement, il faut être une sorte d’éveilleur des consciences, penser au pays, à son image, sortir de cette terrible guerre de l’âme où le mal absolu s’oppose à la fraternité. Avoir le courage de dire ce qui est bon pour le pays, le régime actuel offre de la Guinée un spectacle affligeant…
 
Kibarou.com : Votre mot de la fin
 
Si d’autres Guinéens, pour des motivations personnelles, tentent d’œuvrer encore, afin que Dadis revienne dans le jeu politique, après ces massacres, ne vous étonnez pas un jour que la Guinée devienne comme le Liberia des années 1990. Car lorsqu’on veut cueillir un fruit comme le fait Dadis, on ne coupe pas l’arbre. C’est ce que disait Il y a des siècles, Montesquieu aux sauvages de Louisiane qui ont inventé le gouvernement despotique…

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