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Guinée : La junte doit partir, ni plus ni moins

Date de publication:2009-11-14 09:09:51

2009-11-14 10:01:15

La situation politique et sécuritaire de Guinée reste alarmante. Malgré les négociations ouvertes à Ouagadougou, et l’accumulation de pressions régionales et internationales, la junte ne semble pas vouloir accepter de quitter le pouvoir et est sans doute prête à prendre le risque de plonger le pays dans la guerre civile pour y rester. Les négociations à Ouagadougou entrent aujourd’hui dans une phase critique. Il est impératif que leur ordre du jour se limite au départ de la junte. Toute solution de « Gouvernement d’union nationale » qui laisse en place l’autorité militaire actuelle, ne ferait qu’aggraver les menaces qui pèsent sur le pays et la région. Afin d’éviter la catastrophe, la CEDEAO et les Nations unies doivent d’ors et déjà se préparer à une possible intervention militaire pour éviter le chaos.

Depuis que Dadis Camara s’est emparé du pouvoir en décembre 2008, les tensions politiques n’ont cessé de s’accroître dans le pays. Le 28 septembre, ces tensions ont atteint l’irréparable lorsque les forces de sécurité ont exécuté des manifestants, tuant 160 personnes et en blessant près de 1700. Les témoignages sur les préparatifs et l’organisation de la tuerie dans les minutes qui ont précédé l’ouverture du feu – positionnement des unités, ordres donnés à l’intérieur du stade par la chaine de commandement - laissent à penser qu’elle était préméditée. Ils ont ensuite mené une campagne de terreur sans précédent, usant du viol et de la torture comme outil de répression contre les partisans de l’opposition.

En réponse au mécontentement de la rue face aux signes évidents de sa volonté de s’enraciner au pouvoir, la junte avait déjà paralysé le processus de transition démocratique, et rejeté la création du Conseil national de transition, un comité consultatif inclusif destiné à contrôler ses décisions. Les opposants devinrent alors la cible de menaces et d’arrestations. Sur les médias nationaux, les discussions politiques étaient censurées. Au vu de la situation, l’union des partis politiques d’opposition et de la société civile, les ‘Forces Vives’, avait décidé de suspendre le dialogue avec la junte.

Peu avant le massacre, l’Union africaine avait annoncé son intention de prendre des sanctions contre la junte, si Dadis Camara ne confirmait pas que ni lui ni aucun membre de son Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) ne se présenteraient à l’élection présidentielle de janvier 2010. Le 17 octobre, en réponse au refus de la junte de renoncer à se présenter aux élections, la CEDEAO imposa un embargo sur les livraisons d’armes à la Guinée, et dix jours plus tard, l’Union européenne y ajouta des sanctions ciblées contre certains responsables de la junte, de même que les Etats-Unis. Suite à la tuerie, la communauté internationale exigea également la mise en place d’une commission d’enquête indépendante et la CEDEAO, proposa la médiation du président burkinabé, Blaise Compaoré.

Face à ces pressions, l’attitude de Dadis Camara reste sans équivoque. Il nie toute responsabilité dans le massacre, n’a toujours pas fait libérer les manifestants arrêtés fin septembre et s’entête à vouloir rester à la tête d’un Etat dont il a déjà militarisé l’administration. 30 des 33 préfets provinciaux ont été remplacés depuis décembre 2008 par des militaires. Des groupes de jeunes partisans de Dadis ont également été créés et la junte recrute, arme et entraîne des milices à travers le pays. La situation est particulièrement préoccupante en Guinée Forestière, où les partisans du régime manipulent le ressentiment des communautés locales contre les groupes malinkés, fulanis ou sousou, perçus comme les bénéficiaires des précédents régimes, et où des anciens miliciens désoeuvrés sont prêts à reprendre les armes.

Déjà en 2001, quand les forces de Charles Taylor avaient attaqué la Guinée Forestière à partir du Libéria, Lansana Conté avait recruté, entraîné et armé près de 6000 jeunes dans la région de Macenta pour défendre le pays. Beaucoup de ces jeunes ont ensuite rejoint des groupes anti-Taylor combattant au Libéria, et peu nombreux sont ceux qui ont été désarmés ou réintégrés dans les communautés locales. Formés au combat et sans perspective d’avenir, ils sont une source majeure de trouble dans la région. Qu’elles soient d’origine ethnique, régionales ou illustrent simplement des stratégies individuelles de conservation du pourvoir, la mobilisation de ces milices fait peser le risque d’un éclatement de l’armée menant à une véritable guerre civile, ou tout simplement la multiplication des massacres contre les groupes ou populations perçues comme s’opposant à la junte, si les manifestations venaient à reprendre.

Un conflit en Guinée pourrait par ailleurs avoir un impact déstabilisant sur la région toute entière. Les mouvements de réfugiés et de combattants aux frontières de la Côte d’Ivoire, du Liberia et de la Sierra Leone pourraient raviver les troubles dans ces pays toujours fragiles.

Les leaders de la CEDEAO et le président Burkinabé Blaise Compaoré ne doivent pas se faire d’illusions. Les négociations avec la junte seront d’autant plus difficiles que leur seul résultat acceptable pour la grande majorité des guinéens est le départ du pouvoir de la junte et son remplacement par une administration civile, où le seul militaire de haut-rang devrait être le Ministre de la défense, chargé de rétablir l’ordre dans les casernes et désarmer les milices. Cette administration transitoire doit ensuite mener à un processus électoral crédible, débarrassé de tout contrôle militaire. L’enjeu n’est pas seulement le départ de Dadis Camara de la présidence mais celui de l’ensemble des officiers ayant pris possessions des fonctions, attributs et prérogatives civiles de l’Etat, pour que la transition démocratique guinéenne puisse reprendre ses droits.

Les Forces Vives guinéennes auront également leur rôle à jouer dans ce scénario. Il est indispensable qu’elles fassent taire leurs querelles de leadership, et gardent un front uni mettant en avant l’intérêt des guinéens et non leurs ambitions personnelles. Aucun des membres de l’administration transitoire destinée à organiser les élections ne devrait par exemple pouvoir se présenter aux élections où pouvoir placer l’un ou l’autre de ses proches au sein de l’appareil d’Etat pour financer ou soutenir sa campagne électorale.

Le prix à payer pour le départ de la junte pourrait être élevé. Dadis et ses proches risquent non seulement d’exiger un exil doré, il pourrait également demander des garanties d’immunité pour les crimes commis le 28 Septembre. Il est aujourd’hui trop tôt pour aborder ce sujet, qui doit de toute façon attendre les conclusions de la Commission d’enquête internationale mandatée par la région et le Conseil de sécurité. Cette Commission devra absolument établir la responsabilité des plus hauts responsables de l’Etat dans le massacre du 28 Septembre, y compris celle de Dadis Camara, et en tirer les conséquences judiciaires qui s’imposent.

Il est par ailleurs indispensable que la région dépêche dans les plus brefs délais une mission militaire de haut-rang à Conakry pour signifier à la junte qu’elle n’accepterait pas la répétition des guerres civiles libériennes ou sierra-léonaise en Guinée, et engage un dialogue ouvert mais ferme sur la question du démantèlement des milices et du recrutement des combattants libériens dans le pays. Un haut-gradé de l’armée nigériane devrait sans doute prendre la tête de cette mission, menée en bonne entente avec la facilitation burkinabé. Elle devrait sans aucun doute également discuter avec l’armée guinéenne et planifier la mise en place d’une force réduite de protection régionale – probablement un bataillon disposant de moyens aéroportés - pour assurer la protection de la Commission d’enquête internationale et celle des leaders des Forces Vives aujourd’hui menacés. A terme, la région devra sans aucun doute également assurer la sécurisation de l’administration civile présidant à l’organisation des élections, comme c’était le cas au Burundi en 2005.

Cependant, en prévision du pire, la planification d’une intervention militaire régionale s’impose également, avec le soutien des pays occidentaux susceptibles de fournir dans des délais rapides, le transport aérien stratégique et les moyens matériels susceptible de prévenir toute implosion du pays, ou une escalade de violence à Conakry et dans d’autres grandes villes du pays. Sa mission serait alors de rétablir l’ordre face aux milices et protéger les civils avec les membres de l’armée guinéenne prêts à s’y consacrer. Ces plans de contingence ne sont pas simplement nécessaires pour prévenir toute éventualité. Ils représentent également des messages forts signifiant à la junte qu’elle doit considérer son départ du pouvoir comme une réalité.

Au cours du mois dernier, la CEDEAO et l’Union Africaine ont réagi avec une fermeté remarquable face à la détérioration de la situation guinéenne. Dadis Camara et la cohorte d’officiers retranchés derrière lui tablent sur l’enlisement des négociations pour rester au pouvoir, gagner du temps, et finalement laisser passer l’orage de la condamnation régionale et internationale. C’est sans aucun doute en Guinée que doit cesser une fois pour toute la tendance actuelle du retour au pouvoir des militaires sur le continent, à travers coups et élections truquées. Le status quo ne peut mener qu’au chaos. Il est encore temps de l’éviter.

François Grignon, Directeur du programme Afrique de International Crisis Group

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